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Presse

Pour que les choses soient claires ...

À la suite de l'enquête parue le 4 décembre 2015 dans le journal "Le Monde" qui nous concerne, voici la retranscription totale et intégrale de l'article de Roxana Azimi.
A saisir : lot « maison + toile de Picasso »

M le magazine du Monde |  04.12.2015 à 13h13 • Mis à jour le 04.12.2015 à 16h06 |
Par  Roxana Azimi

Picasso a-t-il peint vers 1900-1901 une toile intitulée « L’Enlèvement d'Europe » ? 

Non, dément sa famille, qui vient de porter plainte pour faux, contrefaçon et tentative d’escroquerie. « M » révèle en exclusivité cette drôle d’affaire.

En septembre 2015, la succession Picasso a déposé plainte pour faux, contrefaçon, tentative d’escroquerie et de blanchiment, et association de malfaiteurs.

Du grand classique direz-vous, après le procès de l’électricien Pierre Le Guennec, condamné en mars 2015 pour recel. 

Sauf que l’affaire en question n’est pas banale. 

Par le montant en jeu tout d’abord, qui dépasse les 100 millions d’euros. 

Par le mode opératoire aussi, qui n’emprunte pas le circuit habituel du marché de l’art, mais celui des transactions immobilières de prestige. 

Tout commence en 2012. Un pianiste résidant dans le sud de la France se rapproche de Maya Picasso, l’une des héritières du peintre andalou, pour obtenir un certificat pour une toile qu’il détient, baptisée L’Enlèvement d’Europe. 

Picasso l’aurait peinte vers 1900-1901. Le propriétaire dépose donc le tableau au domicile de l’héritière et lui remet des certificats d’analyse scientifique d’un laboratoire belge. Mais ceux-ci ne corroborent rien si ce n’est la concordance entre les médiums utilisés et la date supposée de création. 

D’emblée, Maya Picasso signale une contrefaçon et enjoint au pianiste de reprendre rapidement le tableau. Ce qu’il tarde alors à faire – il ne viendra finalement le récupérer chez Maya qu’en juillet 2013 –, sans doute pour gagner du temps, mais aussi parce que l’héritière se retrouve hospitalisée après deux chutes.

Un montage improbable

Le pianiste, qui espère vendre son œuvre 180 millions d’euros, est conscient qu’à partir d’un certain prix, un tableau ne peut se vendre sans certificat. 

Faute du blanc-seing de la famille Picasso, il tente alors d’écouler le tableau par le circuit de l’immobilier.

Il en confie la vente à une courtière basée dans le sud de la France, Dorothée Mosiek, et à son associé, Jean-Marc Schiumarini, président de la société immobilière suisse Acelco. 

Ces derniers ont l’idée de faire un « lot » regroupant L’Enlèvement d’Europe et la dernière résidence de Picasso, le domaine de Notre-Dame-de-Vie, rebaptisé « L’Antre du Minotaure », à Mougins, dont ils avaient aussi le mandat de vente.

"On n’arrivait pas à vendre L’Antre du Minotaure, qu’on avait même proposée au groupe LVMH, et, dans la discussion avec le propriétaire de la toile, on s’est dit qu’on pourrait la présenter dans la propriété", précise Dorothée Mosiek. 

Qui en a eu l’idée ? 

Les souvenirs sont vagues. Pourquoi le propriétaire de la demeure, un marchand d’art belge, a-t-il accepté un tel procédé ? 

Pas de réponse claire non plus.

Une plaquette d’Acelco datée de février 2013 propose aux acheteurs potentiels une présentation du tableau en présence du commissaire-priseur Pierre Cornette de Saint Cyr et d’un avocat qui avait représenté autrefois un membre de l’indivision Picasso. 

Contacté à deux reprises, ce dernier n’a pas retourné nos appels. 

Pierre Cornette de Saint Cyr, lui, n’était visiblement pas au courant : il a déposé plainte pour usurpation d’identité. 

Il rapporte avoir dit au propriétaire :

"Si la succession Picasso refuse, surtout ne touchez pas au tableau. Aucun acheteur au monde ne va l’accepter sans un certificat de la famille Picasso."

« On ne s’est inquiétés de rien. L’œuvre sortait de chez Maya Picasso. Notre raisonnement était que si elle avait été fausse, Maya Picasso aurait demandé à ce qu’elle soit détruite, ou l’aurait fait saisir. »  (Dorothée Mosiek, courtière mandatée par le propriétaire du tableau pour l'écouler)

C’est justement ce que Jean-Marc Schiumarini finit par comprendre. 

En avril 2013, il écrit à Maya Picasso pour faire authentifier ce tableau.

" J’avais essayé de le vendre, j’avais même reçu une lettre d’intention d’une société suisse d’investissement, mais on me demandait que l’œuvre soit authentifiée par Maya Picasso, confie-t-il. 

Si j’avais pensé que cette toile fut fausse, vous croyez que je l’aurais contactée ? 

J’ai pris toutes les mesures de précaution nécessaires en écrivant à Maya Picasso, mais je n’ai jamais eu de réponse de sa part disant que l’œuvre était fausse. 

J’en ai eu par la suite par Picasso Administration, auquel j’ai fourni tous les documents que j’avais en ma possession. "

Lui et son associée plaident la bonne foi. « On ne s’est inquiétés de rien, glisse Dorothée Mosiek. 

L’œuvre sortait de chez Maya Picasso. Notre raisonnement était que si elle avait été fausse, Maya Picasso aurait demandé à ce qu’elle soit détruite, ou l’aurait fait saisir. » 

Sauf que les choses sont souvent plus compliquées. « On ne peut pas détruire une œuvre comme ça, explique Jean-Jacques Neuer, avocat de la succession Picasso. 

En théorie, Maya Picasso aurait pu faire venir la police et demander à ce que l’œuvre soit saisie. Reste qu’en pratique, il ne suffit pas d’appeler la police pour que celle-ci vienne, saisisse les œuvres et les détruise. »

Arrive juillet 2013, le moment où le pianiste récupère enfin le tableau laissé chez Maya Picasso. « Le lendemain, il l’a appelée pour lui proposer des sommes astronomiques en échange d’un certificat », fulmine Sabine Cordesse, avocate de l’héritière, qui dépose alors plainte pour escroquerie sur personne vulnérable. 

Maya Picasso, alors âgée de 78 ans, avait été immobilisée à la suite de plusieurs chutes. 

La Picasso Administration en est informée dans la foulée. 

En menant sa petite enquête, celle-ci tombe sur une précédente demande d’authentification, effectuée par une autre personne que le pianiste, pour le même tableau, adressée en 2007 à Claude Picasso.

La succession Picasso dépose à son tour plainte auprès de la Brigade de répression du banditisme. 

Le même été, Jean-Marc Schiumarini et Dorothée Mosiek laissent tomber l’affaire. « Cette histoire est un vrai cauchemar, on a l’impression d’avoir été pris dans un piège type Madoff », confie, ébahi, Jean-Marc Schiumarini

Dorothée Mosiek tombe tout autant des nues : « Vu les proportions que tout cela prend, nous nous réservons la possibilité de nous retourner contre qui de droit. »

Des faux en pagaille

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Un agent immobilier américain contacte en septembre 2013 la succession Picasso pour lui soumettre un contrat d’option que lui avait adressé un confrère monégasque, nouvel intermédiaire choisi par le pianiste. 

Méfiant, il veut vérifier l’authenticité des œuvres qu’on vient de lui proposer : ce projet de contrat comprend L’Antre du Minotaure, mais aussi L’Enlèvement d’Europe – affiché cette fois pour 195 millions d’euros –, trois peintures datées de 1967, et enfin un contrat d’art, prétendument signé avec Catherine Hutin-Blay, fille de Jacqueline Picasso, qui conférerait un droit de préférence à l’acheteur potentiel de la maison sur plus de 300 peintures à un prix inférieur de 30 à 40 % à celui du marché. 

Selon la famille Picasso, ce contrat d’art est faux, tout comme certains tableaux donnés à titre d’exemples, notamment une Nature morte au compotier et à la guitare et une toile intitulée Paloma au ruban bleu.

En avril 2015, nouveau rebondissement. Un autre agent spécialisé dans l’immobilier et les yachts de luxe reçoit un dossier de présentation d’un autre tableau de Picasso, Arlequin à la mandoline, jugé faux par la famille, et proposé par les mêmes acteurs que ceux de L’Enlèvement d’Europe, à savoir le pianiste et l’ancien avocat d’un héritier de Picasso. 

Là encore, le canal pour écouler l’œuvre n’est pas celui des marchands d’art, constate Jean-Jacques Neuer : « Sans porter d’accusation contre qui que ce soit en l’état de l’enquête, en dehors de son importance économique, l’originalité de cette affaire est que l’on voit émerger un nouveau circuit, celui des biens de prestige et du monde de la finance, où les ressources sont immenses. »

Le propriétaire de L’Enlèvement d’Europe, qui dit tenir le tableau d’un aïeul, semble continuer de croire en l’authenticité de son tableau. « Qu’on me prouve qu’il n’est pas bon ! » lance-t-il. 

En mai 2014, il a montré des photos au marchand Luc Bellier. « Je l’ai vu pendant une heure. Sa présentation était romanesque mais pas incohérente, au point que cela méritait de s’y pencher, déclare le spécialiste d’art moderne. 

Ce serait intéressant de savoir sur quoi se fonde Picasso Administration pour refuser l’œuvre. » 

Claude Picasso, lui, est catégorique : « Pour moi, ce tableau est une copie servile de L’Enlèvement d’Europe du peintre Liberale da Verona, qui se trouve au Louvre. C’est une mauvaise figuration du taureau, dont les pattes avant ressemblent à celles d’un cheval. 

Ce n’est pas digne de Picasso, qui maîtrisait parfaitement la représentation animale.
L’ensemble du tableau est ridicule, quelconque, il ne ressemble à rien. 

C’est absurde de penser que c’est de la main de Picasso ! »

Lire aussi : Picasso, famille cubiste

Roxana Azimi 
Journaliste au Monde